Le Christ dans la banlieue lyonnaise

 De 1900 à 2012, près de 200 églises ont été édifiées en particulier dans les quartiers ouvriers naissants. L’ouvrage richement illustré, églises XXe du diocèse de Lyon, met en valeur ces édifices grâce à des archives inédites complétées d’un riche fonds photographique.

Un voyage photographique de 1900 à 2012

Maryannick Chalabi et Violaine Savereux-Courtin

Maryannick Chalabi et Violaine Savereux-Courtin.

Au fil de l’ouvrage églises XXe du diocèse de Lyon, paru aux éditions Lieux Dits, les auteures Maryannick Chalabi, ancienne conservatrice à l’inventaire général du patrimoine culturel, membre de la commission d’art sacré du diocèse de Lyon et Violaine Savereux-Courtin, conservatrice du patrimoine et responsable de la Commission diocésaine d’Art Sacré du diocèse de Lyon, nous font évoluer du style néo-gothique du début du siècle à celui résolument contemporain de l’église Saint-Thomas de Vaulx-en-Velin (2012), en passant par l’Art déco et le modernisme des années soixante.

Église Saint-Antoine à Theizé, 1944 © Martial Couderette

Église Saint-Antoine à Theizé, 1944. © Martial Couderette

Avant de découvrir ces édifices au travers des superbes photographies de Laurent Claus et Martial Couderette, une histoire d’un « siècle de maillage paroissial » nous est contée. Elle revient sur les mutations qu’a connues le diocèse de Lyon ainsi que sur les personnages qui ont marqué cette histoire : cardinaux, prêtres, architectes, artistes… Ces acteurs de la construction ont influé l’architecture et l’art sacré de 1900 à 2012, date de la dernière construction d’un lieu de culte sur le territoire.

Église Saint-André, Montagny, 1912 © Laurent Claus

Église Saint-André, Montagny, 1912. © Laurent Claus

Maryannick Chalabi revient sur ce passionnant travail de recherche que les deux auteures ont mené. Précisément, 161 églises et chapelles diocésaines ont ainsi été étudiées, replaçant l’Église dans l’histoire de la France du XXe siècle. Certaines d’entre elles ont été malheureusement démolies mais des images d’archives leur redonnent vie. Seules 86 sont encore « en activité ».

86 églises existent toujours, une dizaine sont fermées

Église Notre-Dame-de-Béligny, Villefranche-sur-Saône, 1962. © Laurent Claus.

Église Notre-Dame-de-Béligny, Villefranche-sur-Saône, 1962. © Laurent Claus.

Pourquoi vous avoir décidé avec Violaine Savereux-Courtin de vous lancer dans cette aventure ?

Ces églises sont mal connues et parmi les 86 évoquées, une dizaine d’entre elles sont fermées. Je pense à l’église Saint-Antoine, la plus belle de Roanne qui marque le style des années soixante. Il y a aussi celles qui sont menacées. Ce livre est l’occasion de les faire connaître et de donner à découvrir un très beau patrimoine à la fois architectural et artistique sur lequel l’État apporte très peu de protection. Pourtant, les communautés paroissiales luttent pour leur ouverture et font en sorte qu’il s’y passe quelque chose.

Après une époque d’initiatives privées, le diocèse va se doter d’une œuvre nommée « Le Christ dans le banlieue ». Son origine est-elle en lien avec celui donné à la revue des Chantiers du Cardinal ?

Cette œuvre a été créée en 1927, donc avant la parution de l’ouvrage éponyme du père Lhande. On sait que l’auteur du Christ dans la banlieue est venu donner des conférences à Lyon. Dans la Semaine religieuse de Lyon, un reportage relate qu’une Lyonnaise l’accompagne dans ses pérégrinations dans la banlieue parisienne. Je n’en sais pas plus car les archives diocésaines sont vraiment lacunaires sur cette première partie du siècle. L’œuvre, qui n’est pas un service diocésain mais une association, s’occupe uniquement des problèmes matériels et financiers liés aux constructions. Elle perdurera jusqu’aux années soixante-dix après la création en 1957 de l’Office diocésain des paroisses nouvelles qui lui organisera un véritable contrôle sur les édifications d’églises. Parallèlement dès 1919, le diocèse met en place une commission chargée de suivre les travaux.

Une approche missionnaire

Comment peut-on définir l’approche architecturale dans la première moitié du siècle ?

Elle est missionnaire. Toutes ces franges autour de Lyon qui commencent à se peupler de façon un peu anarchique sont, selon le père Lhande, des « terres perdues ». Du point de vue architectural, jusque dans les années vingt, les bâtiments restent classiques mais conçus dans cet esprit missionnaire. L’œuvre du Prado, présente à Lyon, influence beaucoup les desservants qui veulent des églises très modestes comme L’Immaculée-Conception dans le 8e arrondissement. Confronté à une population pauvre et mal logée, ces desservants disent que celle-ci ne comprendrait pas que le Christ ait sa demeure dans un lieu somptueux.

On trouve aussi des églises très classiques et ostentatoires comme le Saint-Sacrement ou le Sacré-Cœur qui s’imposent au cœur de la cité.

Église du Scré-Coeur, Lyon 3e, 1934 ©Martial Couderette

Église du Sacré-Coeur, Lyon 3e, 1934. © Martial Couderette

D’autres, entre les deux guerres, sont nettement Art déco. Par exemple, l’église de la Sainte-Famille bâtie par Louis Mortamet alors tout jeune architecte formé à l’école de Dom Bellot. Il apporte une nouvelle forme d’art avec à l’intérieur de grands arcs paraboliques

Église de la Sainteè=-Famille, à Villeurbanne, 1927 © Martial Couderette

Église de la Sainte-Famille à Villeurbanne, 1927. © Martial Couderette

Un regard novateur

Chapelle de l'hôpital psychiatrique de Vaugneray par Charles Curtelin en 1975. La nef est entièrement vitrée. © Laurent Claus

Chapelle entièrement vitrée de l’hôpital psychiatrique de Vaugneray par Charles Curtelin en 1975. © Laurent Claus

Dès 1918, on sent pourtant un vent de modernisme avec cette première messe célébrée face au peuple par l’abbé Remillieux…

En effet, des prêtres souhaitaient être totalement insérés dans la communauté chrétienne et même non chrétienne. À l’époque, le père Jean Remillieux, une figure de cette nouvelle conception de l’Église, officie face au peuple dans sa paroisse de Notre-Dame-Saint-Alban. Il le fait sans autorisation diocésaine et va jusqu’à célébrer la messe en français. C’est un regard extrêmement novateur dans l’Église.

Chapelle Saint-André à Belleville-sur-Saône, 1964 © Martial Couderette

Chapelle Saint-André à Belleville-sur-Saône, 1964. © Martial Couderette

Quelques églises remarquables

Église Saint-François-Régis à Villeurbanne, 1962, © Martial Couderette

Église Saint-François-Régis à Villeurbanne, 1962. © Martial Couderette

Plusieurs églises remarquables, que l’on évoque toujours quand on parle d’églises contemporaines, ont été édifiées dans le diocèse de Lyon : Le Plateau d’Assy, Ronchamp, l’abbaye de la Tourette. Quelles ont été les réactions au moment de leur construction ?

Je m’attendais en fouillant dans les archives à trouver plus de considérations sur le style architectural. Mais curieusement, j’en ai trouvé très peu. Au moment de la première demande de protection de La Tourette, l’Église avait dit que cette église ne pouvait inspirer un sentiment religieux ! Il y a eu très peu de protestations et de remarques défavorables. Très peu de querelles également autour des aménagements liturgiques et de l’art sauf autour du Christ de Germaine Richier au Plateau d’Assy.

Église Saint-Jean-Apôtre à Lyon 8e, actuellement Notre-Dame-du-Liban, dévolue au culte maronite, 1962 © Martial Couderette

Église Saint-Jean-Apôtre à Lyon 8e, actuellement Notre-Dame-du-Liban, dévolue au culte maronite, 1962 © Martial Couderette

L’utilisation du béton développé par les Perret autorise des créations puissantes magnifiées par l’apport de lumière et de couleur rendu possible par les murs de vitraux ou les claustras : Saint-Antoine à Roanne, Sainte-Bernadette à Caluire, Notre-Dame-de-Béligny à Villefranche. On peut citer également l’église Saint-Régis à Saint-Étienne, notables par ses coupoles en béton. Son curé constructeur avait d’ailleurs été salué pour son sens de l’innovation. Sans doute, les Lyonnais connus pour leur sens pratique, étaient sensibles au fait que le béton coûtait beaucoup moins cher que la pierre !

Église Sainte-Bernadette, Caluire-et-Cuire. Mur de vitraux réalisés par l'Atelier de l'abbaye de Saint-Benopit-sur-Loire, d'après les cartons de P. Lejeune, 1964. © Martial Couderette

Église Sainte-Bernadette, Caluire-et-Cuire. Mur de vitraux réalisés par l’Atelier de l’abbaye de Saint-Benopit-sur-Loire, d’après les cartons de P. Lejeune, 1964. © Martial Couderette

Pouvez-vous nous citer des lieux particulièrement intéressants à découvrir ? Je pense à l’église de la Sainte-Trinité à Lyon ou à la chapelle de semaine de l’église de l’Épiphanie…

En effet, ces églises sont tout à fait étonnantes. Il y a aussi l’église Saint-Jean-Apôtre (maintenant Notre-Dame du Liban dévolue au culte maronite) construite par Alain Chomel qui l’avait présentée pour son diplôme d’architecte. C’est la seule église de Lyon à avoir un chemin de croix, œuvre d’Henri Catela, inséré dans le sol. Elle présente une architecture en béton brut, très brutale à l’extérieur, avec des grandes ouïes en verre blanc qui apportent une clarté dans le chœur sans vitraux.

Église Saint-Pierre-Chanel à Rillieux-La-Pape, 1967 ©Laurent Claus

Église Saint-Pierre-Chanel à Rillieux-La-Pape, 1967. © Laurent Claus

Je pense également à l’église de Brussieu des années cinquante bâtie par François-Régis Cotin en pleine campagne à proximité de carrières. Également, l’église Saint-Pierre-Chanel de Rieux conçue comme un bateau avec la nef qui se termine extérieurement comme une proue se dressant dans le quartier avec un toit incurvé qui rappelle une étrave et Notre-Dame-du-Monde-Entier à La Duchère totalement enterrée avec des grands U de béton dans lesquels s’insèrent des vitres sur les quatre faces de l’église qui offre une communion totale avec la ville environnante.

Église Notre-Dame-du-Monde-Entier à Lyon 9e, 1962-1969 © Martial Couderette

Église Notre-Dame-du-Monde-Entier à Lyon 9e, 1962-1969. © Martial Couderette

Des paroisses marraines

La construction de tous ces lieux de culte a nécessité des ressources importantes. Y avait-il des moyens de communication ou d’appel à dons originaux ?

Il y a eu des moyens de financement assez classiques comme l’organisation de kermesses très importantes ou l’appel à de grandes familles notables d’industriels comme les Berliet qui ont fondé en particulier l’église de Parilly à proximité de leur usine. Il y a aussi de grands joailliers, la famille Beaumont, les Rodet-Chappet à Gerland…

Dessin illustrant la collaboration entre les paroisses nouvelles et leurs marraines, par l'abbé L. Ribes, paru en 1962 dans l'Essor

Dessin illustrant la collaboration entre les paroisses nouvelles et leurs marraines, par l’abbé L. Ribes, paru en 1962 dans l’Essor.

Mais, il y avait surtout l’association des paroisses marraines. En 1959, le nombre des constructions nouvelles est estimée à 85. Les paroisses déjà existantes ont pour mission de faire appel à la générosité de leurs fidèles et d’accompagner la création d’une paroisse nouvelle en lui portant assistance. Le curé fondateur et certains de ses paroissiens doivent visiter au moins une fois par an leurs paroisses marraines pour rendre compte de l’évolution des travaux et de l’utilisation des sommes collectées.

Au XXe siècle, 90 % des églises ont en effet été financées par les associations paroissiales et non par le diocèse.

Église Saint-Thomas à Vaux-en-Velin, 2012, agence SIX'-IX, la dernière à avoir été édifiée dans le diocèse © Martial Couderette

Église Saint-Thomas à Vaux-en-Velin, 2012, agence SIX’-IX, la dernière à avoir été édifiée dans le diocèse. © Martial Couderette

L'ouvrage

Églises XXe du diocèse de Lyon

Maryannick Chalabi et Violaine Savereux-Courtin

Photographies : Laurent Claus et Martial Couderette

Éditions Lieux Dits – 2019

39 €

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