Maurice Denis, un art sacré

Le musée consacré à Maurice Denis, chef de file des Nabis, ouvrira ses portes à l’automne 2021. L’occasion de se pencher sur la vocation de ce peintre, “artiste chrétien”. Il est également l’auteur du décor de l’église Saint-Louis à Vincennes, en cours de restauration.

Maurice Denis, le moine-peintre

Maurice Denis souhaitait « mettre de la beauté partout », et en particulier dans les églises pour porter la prière. Fabienne Stahl, docteur en histoire de l’art et Chargée de la valorisation et du rayonnement des collections du musée Maurice-Denis revient sur le double déclic qui a déterminé la carrière de l’artiste, son œuvre de peintre et de peintre-verrier ainsi que sur ses engagements.

Fermé depuis plusieurs années, le musée, situé dans son ancienne maison « Le Prieuré » à Saint-Germain-en-Laye, doit rouvrir ses portes à l’automne 2021 avec une exposition intitulée « Maurice Denis, bonheur rêvé ». L’occasion de s’immerger dans la vie intime de l’homme en suivant l’évolution de son œuvre.

Fabienne Stahl devant Les Muses (1893) de Maurice Denis, au musée d’Orsay à Paris. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Toute la vie de Maurice Denis (1870-1943), peintre, peintre-verrier mais aussi écrivain et photographe, a été guidée par cette volonté de partager sa foi. Quand lui est venue cette vocation ?

Dès son plus jeune âge, Maurice Denis était très pieux mais Fra Angelico a été le déclic de cette vocation ou plus exactement c’est un double déclic qui en est à l’origine. Quand il a treize ans, il trouve à la bibliothèque de Saint-Germain-en-Laye (où il a toujours vécu) un fascicule sur la vie de ce moine peintre. Deux ans plus tard, il rencontre, par hasard dans le train qui le conduit vers Paris, un peintre amateur qui l’emmène au Louvre. C’est la première fois qu’il se rend dans le musée et il est complètement bouleversé par Le Couronnement de la Vierge de Fra Angelico. C’est à ce moment-là qu’il décide qu’il sera, lui aussi, « moine-peintre ».

Mais le destin en décide autrement. À 20 ans, il tombe amoureux d’une jeune fille, Marthe Meurier. Elle va devenir sa muse, son modèle de prédiction, son alter ego. Maurice Denis se contentera donc d’être peintre chrétien et de dédier son œuvre à Dieu !

Maurice Denis entre Charles Plessard et André Lecoutey, élèves architectes qui l’ont assisté sur le chantier de Saint-Louis de Vincennes en 1927. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Comment Maurice Denis a-t-il été amené à réaliser le décor de l’église Saint-Louis de Vincennes ?

C’est grâce à une commande posthume d’un de ses amis, l’abbé Marraud. Ce séminariste du début du XXe siècle avait écrit un petit livre qui s’appelait « Imagerie religieuse et art populaire ». Il était convaincu que l’Église se devait d’être un lieu de rencontre, un lieu de contemplation de la beauté et s’inquiétait que les ouvriers, les gens des campagnes, avaient trop peu d’occasions d’admirer des œuvres artistiques. Avant de partir à la guerre, il avait donc rédigé son testament où il stipulait qu’il souhaitait donner une grosse somme d’argent (20 000 francs de l’époque) pour que Maurice Denis réalise un décor dans une église parisienne. Il a trouvé la mort en 1916 et c’est Saint-Louis de Vincennes qui en a bénéficié. L’artiste y a d’ailleurs fait figurer son portrait.

C’est d’autant plus intéressant que dans cet opuscule, paru en 1913, l’abbé Marraud écrivait que pour rénover l’art sacré, il faudrait que soit créée une école où on formerait des peintres chrétiens. Maurice Denis a répondu à ce souhait en fondant en 1919 avec Georges Desvallières les Ateliers d’art sacré.

[VOIR] Le projet de restauration de l’église Saint-Louis à Vincennes

Décor intérieur de l'église Saint-Louis

Décor intérieur de l’église Saint-Louis à Vincennes, il fait l’objet d’un chantier de restauration. (Gil Fornet/CDC)

Les Béatitudes de Maurice Denis

Le décor de Saint-Louis de Vincennes représente les Béatitudes. Pourquoi ce texte a-t-il été choisi par Maurice Denis ?

Le Sermon sur la montagne de l’Évangile selon saint Mathieu, et en particulier les versets 3 à 10 du chapitre 5 connus sous le nom de « Béatitudes », était un texte cher à l’artiste. Il l’avait choisi comme thème de décor pour la chapelle du Prieuré. Quand il achète cette maison au début de la guerre de 1914-1918, il fait des esquisses. Le chantier prenant du retard, il conservera l’idée mais les fresques seront finalement réalisées après celles de Saint-Louis de Vincennes. Ce qui est très fort de sa part, c’est que Maurice Denis incarne chacune des phrases dans un personnage. « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! », c’est le Poverello, saint François d’Assise.  « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ! », c’est la figure de saint Louis. En peignant son décor sur l’ensemble des murs, Maurice Denis donne l’impression que la voix du Christ tourne tout autour de nous comme une litanie.

La 3e béatitude de Saint-Louis de Vincennes : « Heureux les affligés, car ils seront consolés ». Le vieil Adam est consolé par un ange. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Ce qui est particulièrement original dans ces Béatitudes, ce sont les figures des anges. D’ordre divin, ils sont les intermédiaires de Dieu auprès des hommes. Une des représentations est particulièrement émouvante, celle de la 3e Béatitude « Heureux les affligés, car ils seront consolés », où un ange tout en douceur embrasse le vieil Adam qui pleure. D’après un texte apocryphe, il aurait été le premier à monter au Paradis quand les portes se sont rouvertes après la Résurrection du Christ. Le peintre le représente le visage caché dans les mains. Il pleure, inconsolable de ce que ses méfaits ont causé à l’humanité.

Pouvez-vous nous citer d’autres églises où admirer le travail du Nabi ?

Dans deux églises, œuvres de l’architecte Paul Tournon : l’admirable Saint-Esprit (1934) dans le XIIe arrondissement de Paris ainsi que Notre-Dame-des-Missions* (1933) à Épinay-sur-Seine dans le Val-de-Marne où figurent d’immenses panneaux peints sur toile par les artistes des Ateliers d’Art sacré. Il s’agit de deux églises bâties par Les Chantiers du Cardinal.

[LIRE] Histoire, mission et patrimoine

La Nativité, vitrail dans l’église Notre-Dame-de-La-Consolation du Raincy. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Maurice Denis, peintre-verrier

Maurice Denis est moins connu pour son art du vitrail que pour son art du décor. Pourquoi ?

Il est plus difficile d’embrasser toute son œuvre disséminée in situ. De plus, le vitrail est parfois considéré comme un art mineur par rapport à la peinture. Pourtant, peu de gens savent que Maurice Denis est un peintre-verrier à part entière. Nous avons la chance au musée de posséder beaucoup de vitraux : ceux de la chapelle du Prieuré, qui en soit est un musée dans le musée, avec en particulier La Vierge au baiser dont le visage est celui de Marthe, sa première femme morte en 1919. Sont également présentées dans les salles plusieurs verrières qui se trouvaient dans des hôtels particuliers et qui ont été déposées car passées de mode dans les années 1970. La grande porte d’entrée du musée est, par exemple, constituée d’un vitrail, à l’origine commandée en 1916 par un de ses mécènes, Gabriel Thomas.

Maurice Denis a la particularité, contrairement à d’autres artistes, d’avoir totalement réalisé lui-même ses vitraux comme un vrai professionnel. Il ne se contentait pas de dessiner pour confier ensuite le travail à un maître-verrier. Il faisait lui-même les cartons en peignant à la grisaille sur le verre.

La Vierge au baiser, vitrail de la chapelle du Prieuré. Maurice Denis avait choisi pour modèle Marthe Meurier, sa première femme morte en 1919. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Maurice Denis avait un amour pour le vitrail du Moyen-âge tout en étant convaincu qu’il fallait donner une place aux artistes contemporains. Au moment de la querelle des vitraux de Notre-Dame de Paris en 1938, l’artiste avait publié une tribune dans Le Figaro Littéraire où il écrivait qu’il fallait donner la voix aux artistes de son temps, arrêter de se laisser écraser par les archéologues, par l’art du passé et aller de l’avant. « Nos cathédrales ne sont vivantes qu’autant que la piété de chaque siècle leur apporte témoignage. Elles ne sont pas les musées d’une époque révolue, ni des pièces d’archéologie », défendait-il alors.

Il a lui-même créé des vitraux dans plusieurs églises anciennes classées Monuments historiques, par exemple en l’église Saint-Julien-de-Brioude (XIIe siècle) à Marolles-en-Brie dans le Val-de-Mane. C’est son dernier vitrail, installé de façon posthume après sa mort accidentelle en 1943, renversé par un camion boulevard Saint-Michel à Paris. Je pense aussi à Saint-Macre à Fère-en-Tardenois (XVe siècle) près de Château-Thierry dans l’Aisne, dans laquelle ses verrières, soufflées pendant la guerre de 40, viennent d’être réinstallées.

Vitrail Aux morts de la guerre dans l’église Saint-Macre de Fère-en-Tardenois dans l’Aisne, église XVe classée Monument historique. (Catalogue raisonné Maurice Denis))

Il défendait par ailleurs l’idée de retrouver des techniques anciennes. Il n’était pas question pour lui de faire du « vitrail-tableau » comme au XIXe siècle et il créait une mosaïque de couleurs, comme cela se faisait au Moyen Âge. Il en parle très bien dans L’Histoire de l’art religieux qu’il a publié chez Flammarion en 1939 (malheureusement indisponible). À ce double titre, c’était un artiste novateur.

Où peut-on admirer son art du vitrail en région parisienne ?

Un des lieux les plus emblématiques est Notre-Dame de la Consolation au Raincy (1923), la « Sainte-Chapelle du béton armé », où se trouvent quelques vitraux figuratifs de Maurice Denis. Cette église est souvent comparée à Saint-Louis de Vincennes car ce sont deux propositions opposées. La première d’Auguste et Gustave Perret a un plan basilical et des murs de verre qui forment le décor, la seconde, des architectes Jacques Droz et Joseph Marrast, a un plan centré. Les verrières des Gobelins offrent une lumière d’accompagnement, une ambiance colorée, au service des peintures murales de Maurice Denis. On peut également en admirer dans l’église Sainte-Marguerite du Vésinet (1901-1903).

*Ces deux églises ainsi que Notre-Dame du Raincy figurent dans l’ouvrage Les Chantiers du Cardinal, histoires d’églises en Île-de-France.

Un musée dans une maison d'artiste

Lorsque le musée Maurice-Denis à Saint-Germain-en-Laye ouvrira au public, l’exposition Maurice Denis, Bonheur rêvé proposera de revenir sur l’œuvre de l’artiste au travers de sa vie…

En effet, si les œuvres de Maurice Denis – ses peintures, ses grands décors, ses écrits – sont aujourd’hui bien connues, l’itinéraire de l’homme l’est moins. Or, il est indéfectiblement lié à son art. L’exposition Bonheur rêvé, qui bénéficie de prêts exceptionnels, notamment du musée d’Orsay, proposera une immersion dans l’intimité de l’homme et de l’artiste, au fil de sa vie et suivant l’évolution de son œuvre, dans ses différentes résidences à Saint-Germain-en-Laye. Elle remettra en lumière les œuvres phares du musée, accompagnées de nombreuses pièces totalement inédites ou rarement montrées depuis la mort du peintre, issues essentiellement de collections privées.

Le musée est situé dans l’ancien hôpital général royal construit par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle, renommé « Le Prieuré », quand le peintre l’acquiert en juillet 1914, pour le rénover et le transformer en habitation. Afin de restituer l’esprit « maison d’artiste », des grands agrandissements photographiques montrant des vues intérieures des différentes résidences de Maurice Denis ponctueront les paliers de l’escalier monumental.

Certes l’existence du « Nabi aux belles icônes » a été moins romanesque que celle d’un Picasso ou d’un Van Gogh, elle n’en demeure pas moins passionnée et passionnante.

Maurice Denis devant sa maison le Prieuré en 1924. (Catalogue raisonné Maurice Denis)

Informations pratiques

Musée départemental Maurice Denis

2 bis, rue Maurice Denis

78100 Saint-Germain-en-Laye

Réouverture prévue à l’automne 2021

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